Les investissements à grande échelle et leurs impact sur la vie des populations locales. | Actualités Developement

Les investissements à grande échelle et leurs impact sur la vie des populations locales.

ven, 27/12/2019 - 12:19

Pour combattre l’insécurité alimentaire, beaucoup d’Etats ont opté pour la promotion et le développement de l’agriculture en adoptant des politiques agricoles qui visent à accroître la productivité agricole, à augmenter les capacités à rivaliser avec les produits agricoles importés, à diversifier les exportations agricoles.

Ce faisant, ils se sont  orientés vers les investissements à grande échelle dont la pertinence reste jusqu’aujourd’hui très mitigée. En effets ces investissements, ne respectent pas toujours les droits légitimes fonciers des communautés locales. Au contraire, ils accaparent parfois leurs terres et perturbent leur équilibre environnemental. Or, un investissement responsable doit respecter les droits des communautés et contribuer au développement rural en améliorant la couverture sociale. L’investissement responsable doit également respecter les sites et les systèmes du patrimoine culturel en reconnaissant le rôle des communautés locales dans l’agriculture et les systèmes alimentaires.

En Mauritanie les investissements à grande échelle ont été à l’origine de beaucoup de problèmes pour les populations locales qui se sont vu spoliés leurs terres et privés jusqu’à leurs espaces vitaux. A titre illustratif je citerai le cas du projet de M’barwadji dans le département de Rkiz, commune de Tékane. Les populations des villages situés dans la zone de M’barwadji dans l’arrondissement de Tékane vivent depuis dix ans un véritable calvaire à cause du projet des investisseurs émiratis installé sur place.  Ce gigantesque projet de 983 ha qui se situe dans une zone qui était une forêt classée et qui a été déclassé et remis des investisseurs émiratis a dépossédé des dizaines de villages tantôt de leurs espaces vitaux, tantôt de leurs champs et tantôt de leur zones de pâture. Ces pauvres villageois sont devenus des prisonniers dans leur propre zone ne pouvant plus circuler librement ni faire paître leurs animaux.

Les habitants du village de Gawdal situé à côté du domaine sont, aujourd’hui privés de leur unique puits d’eau potable et sont obligés de se déplacer 3kilo pour chercher de l’eau du fleuve parce que tout simplement le propriétaire du projet a creusé son Chenal entre le village et son puits. L’an dernier, pendant l’hivernage, le responsable a fermé pendant presque une semaine l’unique voie d’accès à l’axe Rosso Boghé à ces villageois qui étaient obligés de laisser garer leurs voitures dans la brousse et continuer la route à pied. Ce qui est déconcertant encore, dans tout cela c’est que après avoir abattu des centaines d’ha de forêt et vendu tout le charbon tiré du bois (machrou lahmoum) ces investisseurs n’ont finalement aménagé que 50 ha. Oui, sur les 983 ha de terres attribués, seulement 50 ha ont été aménagés par le projet depuis dix ans.

Le deuxième cas d’investissement à grande échelle, c’est le cas du projet Rajihi. En effet, la Mauritanie a mis à la disposition d’un projet saoudien Er-Rajhi de terrains à usage agricoles. Ces terrains d’une superficie de cent mille hectares (100.000 ha) se situent dans la Moughataa de Boghé, communes de Boghé, de Ould Birom, de Dar El Barka et de Dar El Avia et dans la Moughataa de R’kiz commune de Lexeiba. Cette attribution a été contestée par les populations locales qui se sont mobilisé pour protéger leurs terres. Ces populations ont exprimé leur rejet de la décision de l’Etat pour plusieurs raisons :

La première raison c’est que, les projets déjà existants dans ces zones ont rendu leurs conditions de vie très difficile voire même impossible. Ces projets ont occupés presque tous les espaces vitaux des villages rendant parfois impossibles l’extension de ceux-ci ou le déplacement de leurs troupeaux. A titre d’exemple, Les habitants du village de Donaye sont obligés de traverser au Sénégal pour enterrer leurs morts parce qu’un investisseur mauritanien a annexé tout l’espace vital de ce village et a   détruit même leur cimetière en faisant passer ses machines et son canal dans ce cimetière.

L’autre problème de Donaye et de villages voisins c’est l’investisseur espagnol  occupe un grand espace dans la zone et rend la vie des populations très difficile. Un des hivernages, ( l’hivernage 2010) cet investisseur a ferme la seule voie d’accès qui restait et qui passait par son projet. Pour passer il fallait impérativement payer un droit de passage équivalent à 2500 à l’aller et 2500 au retour.

La deuxième raison du rejet de  l’accord par les populations, c’est que cette zone constitue la principale réserve fourragère des autochtones (résidants de la zone ) et des autochtones transhumants venant des moughataa d’Aleg, d’Adrar, de l’Inchiri et du Tagant). Elle contient d’importants point d’eau dans lesquels le bétail s’abreuve durant 4 à 5 mois après la pluie.

Le mouvement continu des éleveurs et leur ruée vers cette réserve a favorisé la concentration animale dans cette zone et la constitution d’associations pastorales dynamique (comme l’association des producteur de lait et de viande). Cela a permis également l’installation d’une unité de lait et la production permanente de viande pour la population locale de la zone.

En plus de l’intérêt que présente cette zone sur le plan pastorale, plus de 40 localités ont des activités agricoles qui empiètent sur cette même zone et, bon nombre de familles assurent leur couverture annuelle en sorgho et obtiennent des revenus intéressants tirés de la commercialisation du niébé.

Il est donc clair que l’attribution de cette zone aura un impact très négatif sur les populations et sur le bétail en transhumance et cela, à plus d’un titre :

Le premier impact négatif de ce projet c’est qu’il va fermer tous les accès et voies de communications, ainsi que tous les couloirs du nord au sud et inversement. Le cheptel du Sud ne remontera plus au Nord et celui du Nord ne descendra plus au Sud, donc, La mobilité sera impossible.

Le second impact négatif, c’est qu’au Sud le bétail se rabattra sur le walo et donc sur les champs et les périmètres (litiges entre agriculteurs et éleveurs). Le troisième impact négatif c’est que La zone intermédiaire entre l’espace du projet et le walo qui est une zone d’établissement d’importants villages et une zone de culture sous pluie de ces villages, ne sera plus viable.

Cette attribution  sera une violation claire des dispositions  du décret 2010/080 du 31 mars 2010 portant application de l’ordonnance 83/127 du 5 juin 1983 portant réorganisation foncière et domaniale qui stipule dans son art 54 : « les concessions rurales ne peuvent être accordées dans les lieux ci- après :

  • Les zones à haute intensité pastorale ;
  • Dans les espaces vitaux ou réserves foncières ;
  • A proximité immédiate des cimetières ;
  • Les forêts classées ou tout autre espace protégé ;
  • Dans les limites des agglomérations urbaines telles que définies par les outils de planification urbaine, elles ne peuvent être accordées qu’à une distance fixée par arrêté du Ministre chargé de l’Urbanisme.

Cette attribution sera également une violation de, la Loi N° 2000- 044 portant Code Pastoral qui stipule dans son art 12 : « Aucun aménagement à l’échelle nationale, ou aux échelons territoriaux inférieurs, ne sera entrepris s’il peut porter atteinte aux intérêts vitaux des pasteurs ou limiter gravement l’accès de ces derniers aux ressources pastorales ou produire une valeur inférieure à celle produite par le système d’exploitation antérieur. Seront pris en considération dans l’appréciation de la valeur les aspects économiques, écologique et sociaux ».

Ce même code pastoral stipule dans son art 15 :   «Aucune concession foncière dans l’espace pastorale ne sera accordé si elle a pour effet d’entraver l’accès des pasteurs aux ressources pastorales ». Il faut signaler ici que ce projet n’entravera pas seulement l’accès des pasteurs aux ressources pastorales, il mettra définitivement fin à ces ressources puisque c’est la zone des ressources elle-même qui sera aménagée.

La troisième raison du rejet de l’accord par les populations c’est que ces derniers disent qu’ils n’ont été ni informés, consultés ni impliqués. En effet, l’enquête pour déterminer la présomption de domanialité n’aurait pas été faite. L’enquête confirmant et infirmant la compatibilité de la concession aux exigences d’une exploitation rationnelle des ressources n’aurait pas été faite. Les municipalités concernés n’ont pas été saisie par écrit.

En somme, la situation, de cette population suscite non seulement questions mais également des inquiétudes, car on ne sait pas réellement :

  • Quel sera l’impact réel de ce projet sur la vie des populations locales ?
  • Quelles sont les mesures que l’Etat Mauritanien va prendre pour sauvegarder les intérêts de ces populations ?
  • Quel sera l’avenir de l’activité agropastorale dans cette zone ?

Ces deux cas sont des exemples frappant danger que constituent  ces investissements à grande échelle pour la stabilité des populations. C’est pourquoi, avant de mettre en place un tel projet l’Etat doit mesurer son impact sur l’environnement et les hommes ainsi que sur les systèmes agricoles existants et chercher des solutions en cas d’incidence. De même qu’il doit évaluer l’efficacité et l’efficience des lois et des politiques et combler toute lacune constatée.

Aminata Niang ;

Consultante en développement durable